Théorie de la religion (2010)


 

THÉORIE DE LA RELIGION

Une vidéo de LAMASHTU
avec FFEJ, SERGE DE COTRET et FRÉDÉRICK MAHEUX
costumière EVE POIRIER | montage son JAMES HAMILTON
2010 – VHS & DV- 67 minutes

VHS THROUGH KING OF THE WITCHES (SOLD OUT)
DRA ÅT SKOGEN – Sundsvall, Suède, 17 février 2012
BMOVIE Underground & Trash Film Festival – Breda, Septembre 2011
Festival des Maudits Films – Grenoble, France, 18 janvier 2011
Festival international de films Fantasia – Montréal, Québec, 23 juillet 2010

APOLOGIE

Je te retire, victime, du monde où tu étais et ne pouvais qu’être réduite à l’état d’une chose, ayant un sens extérieur à ta nature intime.  Je te rappelle à l’intimité du monde divin, de l’immanence profonde de tout ce qui est.
-Georges Bataille, Théorie de la religion

Une mise en scène des plus simplistes: une poupée, un homme et des outils.  Tous ces éléments sont rassemblés dans un sous-sol éclairé par plusieurs  projecteurs.  L’Homme est un corps et une conscience.  Son rôle est le potentiel infini de la volonté sadique.  La pulsion sexuelle, alimentée par l’alcool et les drogues, est si forte qu’elle effrite l’enveloppe charnelle, de l’épiderme jusqu’aux nerfs. La poupée, modèle pour les simulations médicales, n’est que plastique.  Plastique, mais icône, symbole et, conséquemment, marquée d’unheimliche.  Un homme possédé par une frénésie libidinale et une poupée aux formes féminines.

Le scénario classique de la pornographie.

La rhétorique de la pornographie est celle du contrôle et de la domination.   C’est vrai en tant que symbole, mais aussi à titre d’industrie.  Il y a un rapport mercantile de produit, de vedettariat et une hiérarchie entre employeurs et employés.  Que l’actrice soit payée n’empêche pas l’exploitation inhérente ou inconsciente du produit offert.  Ce que le consommateur achète, loue ou pirate n’est certainement pas une vulgaire représentation du coït ou des organes génitaux.  Entendons-nous, l’intérêt est le spectacle, réel ou fictionnel, de l’asservissement et de la dégradation.  On ne trouverait pas autant de contorsions humiliantes et d’agenouillements si ce n’était pas le cas.  Ce rapport évoque évidemment la « torture » et sa conjugaison, le torture porn, néoïsme utilisé à tout vent pour ce sous-genre du gore dont l’intérêt central sont les scènes de tortures fictives.

Pseudo-snuff ou exploitation narrative à grand budget, les bites défonçant des gorges deviennent des perceuses électriques défonçant des crânes.   Outre le paradigme de la pénétration, porno et torture porn  partagent une même hypocrisie : velléité narrative, vernis de libération sexuelle, la notion de fun.  Gode  et prothèses en latex, lubrifiant et faux sang, du sadisme divertissant qui dignifie l’intérêt premier de ces films, rend élogieux ce qui nous fait bander ou mouiller : la viciation, l’asservissement et l’humiliation.

Théorie de la religion est cette logique pornographique poussée à son extrême.   C’est l’exposition de ses fondements purgés de tout humanisme, plaisir et donc d’hypocrisie.  C’est la volonté de créer une communication directe avec nos instincts obscurs.  Trois hommes ont œuvré sur ce film.  Il n’y a de ce fait aucune considération féminine.  Nous avons été éduqués par la VHS.  Notre attrait pour l’ultraviolence et la dépravation s’est  accompagné de l’expérience sensuelle de l’insertion de la cassette, le bruit aphrodisiaque du mécanisme et la possibilité de répéter à l’infini les scènes qui nous envenimaient.  La première pornographie que nous avons expérimentée se trouvait sur la bande magnétique de ces  cassettes noires, enregistrée en EP, et qui s’effritait, car trop visionnée.  Cette esthétique de la désagrégation est inoculée à notre film.  La distorsion analogique est essentielle pour l’expérience que nous voulons imposer.  Les préoccupations et intérêts de certains genres musicaux, plus particulièrement le Black Metal et le Power Electronics, répondaient aux nôtres et ont même affuté notre réflexion.  C’est ce qui, finalement, a défini les choix pour la bande-son.

Ce qui est « pornographié » par  Théorie de la religion est le sadisme et non la victimisation.  Il nous apparaissait inutile que l’objet des sévices ait la faculté de communiquer, de souffrir et même d’être humain.  L’impassibilité et la léthargie de la victime auraient certainement pu être interprétées par une actrice.  Mais, inévitablement, nous serions revenus vers une stimulation qui ne servait pas nos intérêts.  C’est le sadisme qui est mis de l’avant, et nous ne voulions aucunement invoquer la pitié ou, inversement, l’excitation lubrique.  Comme pour les ingénues vertueuses imaginées par Sade, la poupée est soumise à une variété de violences sexuelles sans jamais que l’intégrité de celle-ci soit réellement corrompue.  Dépourvue d’essence, jamais elle ne peut se dérober à la vie.  C’est une victime pure, disponible à tout moment pour satisfaire les pulsions sexuelles de son bourreau.  Au-delà de l’épuisement de ce dernier, elle persistera.  D’ailleurs, à mesure qu’elle fut brisée et souillée, la poupée semblait même absorber l’énergie sexuelle de l’homme.  Un glissement a eu lieu où ce dernier, par la persistance de sa présence, devenait chose  et la poupée, toujours inanimée, devenait progressivement sujet.  Sous le regard électronique des caméras s’est opéré un rapport entre objectivation et domination, un glissement entre les rôles.  Ceci n’est pas sans évoquer les séances de spiritisme où, selon la légende, de l’ectoplasme émanait du médium.  Dans notre cas, le médium serait l’homme qui, par son rituel sacrificiel, transfère son ectoplasme (son orgone), à la poupée sacrifiée.

C’est un film crasse, perfide et, surtout, puéril.  L’acte de création, une performance de quinze heures,  tenait presque du jeu.  Mais comme tout jeu, il y avait un aspect rituel dont les conséquences étaient au-delà de nos attentes.  L’expérience fut ardue et cruelle, à l’image du résultat final.  Théorie de la religion est une odeur fétide, un relent de génocide, mais aussi une interprétation d’une réalité pornographique qui existe dans toutes nos institutions.  Il s’agit peut-être d’obsession, mais il semble que nous retrouvons partout cette notion de domination, d’objectivation et de mécanisation de la vie humaine pour des intérêts aussi divers qu’occultes.  Les poupées sont maintenant de chair et les utilisateurs les manipulent par programmation neurolinguistique ou, de plus en plus, grâce à des  hautes fréquences transmises par satellites.

Lamashtu, mars 2010